16 avril 2013

Ciné-concert de l'ensemble Court-circuit aux Bouffes du Nord, le cinéma muet de Jean Vigo et Robert Siodmak mis en musique par François Paris et Alexandros Markeas

Les Hommes le dimanche © Juliette Pacquier 
Conviant à un voyage dans l'Europe des années folles, l'ensemble Court-circuit investit le théâtre des Bouffes du Nord pour un ciné-concert dédié à deux jeunes réalisateurs de l'avant-garde française et allemande. À propos de Nice de Jean Vigo et Les Hommes du dimanche de Robert Siodmak explorent les villes de Nice comme un creuset des inégalités sociales ou de Berlin telle une métropole où souffle un vent de liberté. Deux films muets qui inspirent à François Paris et à Alexandros Markeas des compositions musicales redoublant autant qu'elles réinterprètent le propos des cinéastes, avec la complicité sur scène des musiciens dirigés par Jean Deroyer.

Du Nice de Jean Vigo...
Premier film de Jean Vigo réalisé pour la série documentaire Cités symphonies sur la modernisation des villes, À propos de Nice (1929) fut coréalisé avec le directeur de la photographie Boris Kaufman. Derrière la neutralité des images, le point de vue subjectif, caractérisant le cinéma engagé de ce réalisateur controversé qui influencera le regard de François Truffaut notamment, transparaît par le montage. Les inégalités sociales se révèlent au fil des vues successives de Nice. De la plage et des terrasses sur la Promenade des Anglais où flânent les riches aux eaux croupies des ruelles des faubourgs, d'une régate ou d'une roulette au jeu de pierre-feuille-ciseaux auquel jouent quelques gamins, d'un bal avec ses tenues apprêtées à un lavoir ou à une place de marché où s'affairent les femmes et les colporteurs, le va-et-vient des images creuse une frontière entre l'oisiveté de la grande bourgeoisie et l'activité des classes populaires. La frivolité du carnaval, où l'œil de la caméra s'attarde au ralenti sous les jupons de filles dansant sur un char, s'étiole lorsque les masques abimés jonchent le sol, et que se dressent les cheminées d'une usine où les ouvriers arborent des sourires édentés.

François Paris compose en 2005 une musique pour quatuor à cordes, flûte, clarinette, piano et percussion, n'illustrant pas le contraste choquant qui sous-tend cette satire sociale. Elle le préfigure au contraire en créant, dès les images liminaires du rivage et de l'hôtel Negresco, une atmosphère inquiétante. Cette angoisse autant que le cynisme, dévoilé lors de scènes métaphoriques ultérieures, vouent cette grande bourgeoisie à la mort. Le langage musical contemporain, avec ces nappes sonores en point d'orgue permettant une souplesse dans l'interprétation au concert, touche à une intemporalité qui n'est pas sans suggérer la permanence de ce qui se dénonce sous nos yeux.

                                                                                                  ... au Berlin de Robert Siodmak.
Œuvre expérimentale réalisée par le jeune Robert Siodmak, Les Hommes du dimanche (1929) s'inscrit dans les prémices de la Nouvelle Objectivité. Entre documentaire et fiction, sur un scénario de Billie Wilder, ce « film sans acteurs » (tourné avec cinq comédiens amateurs) observe les mœurs de jeunes berlinois de modeste condition profitant d'un temps de liberté qu'offre la journée dominicale. De l'effervescence urbaine aux abords bucoliques du lac Wannsee se perçoivent, dans ces chassés-croisés amoureux, les désirs de sensualité qui seront les ultimes moments de bonheur et d'insouciance avant la montée du nazisme.

Les portraits instantanés de cette comédie sentimentale aux humeurs changeantes ont suscité une commande de l'Auditorium du musée du Louvre en 2000, passée au compositeur Alexandros Markeas. Écrite pour un sextuor (hautbois, clarinette, violon, violoncelle, piano et percussion) et un pianiste-improvisateur (le compositeur sur scène), la partition mélange les genres pour illustrer ce film muet. Une valse nostalgique en guise d'introduction, des mélodies de cabaret jouées sur un piano (bastringue en principe) ou de vieux enregistrements callés sur une image de gramophone dialoguent avec l'ensemble lors de passages expressionnistes au langage minimaliste, appelant les sonorités singulières du gong ou du marimba.

Mettant en regard un documentaire engagé et un drame réaliste dont les points de vues des réalisateurs sur leur société sont fort différents, le programme de ce ciné-concert de l'ensemble Court-circuit offre deux compositions musicales qui abordent le dialogue avec le cinéma selon une approche divergente. Ces œuvres faisant place à l'improvisation, leur interprétation, par des musiciens dont ouïe et vue sont aux aguets, n'en rend les films que d'autant plus vivants.

Ciné-concert du dimanche 7 avril 2013 au théâtre des Bouffes du Nord.

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