11 mars 2012

Je ne suis personne, d’après Fernando Pessoa, un spectacle de Guillaume Clayssen et d’Aurélia Arto, à La Loge à Paris


Existentielle, la poésie de Fernando Pessoa paraît d’autant plus étrange qu’elle manifeste un désir de percevoir le réel doublé d’un constant scepticisme. En quête de vérité, ces songes philosophiques, déterminés par l’intimité de la solitude, tentent de saisir notamment ce qu’est la sensation, la pensée, la réalité de sa propre existence comme celle de l’autre en dehors de sa propre conscience. En jouant sur le procédé des « hétéronymes », noms de poètes imaginaires qu’empruntait Pessoa pour écrire, l’actrice Aurélia Arto et le metteur en scène Guillaume Clayssen trouvent la clé de la théâtralité de son écriture poétique. Leur spectacle, autour du texte intitulé Je ne suis personne, est aussi émouvant que pensé avec finesse, sous-tendu par une évolution entre l’intuition, dans un éclair de lucidité, de son propre néant et l’incarnation, entre la révélation de n’être personne et la révolte de vouloir être soi, point final d’autant plus poignant et libérateur que l’ombre cède progressivement à la lumière, qu’à la pesanteur du silence succède la « Sodade » de Cesária Évora.
Symbolique de l’altérité, une imposante chaise de bois sculptée représentant une forme humaine, au style primitif, manifeste par contraste le vide du plateau. Cette atmosphère liée au vide est crucialement palpable quand résonne la voix de l’actrice enregistrée sur i phone, en une intéressante expérience scénique qui se revêt d’étrangeté tant elle suscite une écoute attentive et tendue.
Douée pour la métamorphose par une subtile expressivité du visage, des sourires et des regards, par la modulation des inflexions de la voix, Aurélia Arto possède un jeu protéiforme qui incarne merveilleusement, avec une dimension clownesque traduisant la candeur et l’étonnement, la multiplicité des personnalités de ces hétéronymes. Diffuses ou intenses, les impressions, éveillées par la présence captivante de l’actrice, laissent de si pénétrantes traces dans la mémoire du spectateur que le désir de prolonger ce moment, par la lecture ou la relecture de Pessoa, s’impose comme une nécessité.

Le 29 février 2012, au théâtre La LogeCf. revue de presse du théâtre et commentaires du metteur en scène. 

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